L’uranium nigérien : un don national, un calvaire international
Par Oumar Moctar Alansary
Écrivain et homme politique nigérien
Introduction : La lumière de Paris, les ténèbres d’Agadez
Au cœur du désert de l’Aïr, dans le nord du Niger, dort sous le sable une ressource qui éclaire 70 % des foyers français, mais laisse encore la majorité des villages nigériens dans l’obscurité.
L’uranium – dont plus de 150 000 tonnes ont été extraites depuis 1971 – n’est pas qu’un simple élément chimique. Il est le symbole de décennies d’exploitation coloniale, puis de chaos post-coup d’État, et aujourd’hui l’occasion – peut-être la dernière – de reconquérir une souveraineté réelle.
On entend aujourd’hui les partisans du Conseil militaire au pouvoir à Niamey proclamer que « la Russie nous a honorés là où la France nous a humiliés ».
La réalité est plus nuancée : l’injustice française n’autorise pas l’injustice que nous nous infligeons à nous-mêmes.

Cet article démonte le dossier point par point, en s’appuyant sur des rapports neutres, pour expliquer au citoyen nigérien – et à l’opinion publique internationale – que la souveraineté ne se construit ni par les slogans, ni par les armes, mais par la transparence, le droit et l’unité nationale.
Les racines : un colonialisme économique masqué en « partenariat »
L’histoire commence à la fin des années 1950 lorsque des équipes du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) français découvrent d’immenses gisements à Arlit. L’indépendance du Niger en 1960 n’y change rien : le lien colonial se transforme simplement en modèle économique déséquilibré.
En 1971 naît la SOMAIR (Société des mines de l’Aïr), suivie en 1978 par la COMINAK, toutes deux dominées par le groupe français Orano (ex-Areva, détenu à près de 90 % par l’État français).
Orano détient 63,4 % de la SOMAIR ; l’État nigérien, via la SOPAMIN, seulement 36,6 %. Les chiffres officiels cachent la vérité : entre 1971 et 2023, Orano a capté 86,3 % de la production réelle, grâce à des clauses contractuelles lui permettant de retenir 50 % de l’uranium comme « remboursement » des investissements, ainsi qu’à de larges exonérations fiscales. En 2023, le Niger a exporté pour 3,5 milliards d’euros d’uranium, mais n’en a perçu que 459 millions nets – soit moins de 13 %. Septième producteur mondial (environ 2 020 tonnes par an en 2022), le pays reste l’un des plus pauvres de la planète : 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême (Banque mondiale, 2024).
L’uranium représente 80 % des exportations, mais n’a jamais été traduit en routes bitumées, écoles ou hôpitaux. Ce n’est pas seulement un échec économique : c’est un néocolonialisme qui ne dit pas son nom.
Le coup d’État et la nationalisation : acte de courage ou pari ruineux ?
Le coup d’État du 26 juillet 2023, mené par le général Abdourahamane Tiani, a bouleversé l’équation : expulsion des troupes françaises, fermeture des frontières, retrait de la CEDEAO. En décembre 2024, le régime militaire prend le contrôle des opérations de la SOMAIR ; Orano suspend la production en octobre 2024 pour « difficultés financières ».
Un stock de 1 500 tonnes s’accumule – environ 270 millions de dollars au cours mondial (82 $/lb en septembre 2025). En juin 2025, Niamey annonce la nationalisation totale de la mine, accusant Orano de « pillage » et de « sabotage ».
Orano riposte en saisissant le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) à Washington et réclame des centaines de millions d’euros de compensation. Le 23 septembre 2025, le CIRDI ordonne provisoirement au Niger de ne ni vendre, ni transférer, ni faciliter le transfert de l’uranium extrait avant la suspension.
Le vrai danger commence ici : le non-respect de cette injonction équivaudrait à s’imposer soi-même des sanctions.
Si le Niger vendait ce stock (par exemple à la Russie), Orano pourrait :
- faire saisir les avoirs nigériens dans les banques européennes et américaines ;
- obtenir le gel des aides du FMI, de la Banque mondiale et de l’Union européenne ;
- poursuivre pénalement tout acheteur tiers, rendant l’uranium « radioactif » sur le plan commercial.
Conséquences possibles : faillite de la SOMAIR, suppression de 600 emplois directs, aggravation de la crise humanitaire qui touche déjà 2,6 millions de Nigériens en insécurité alimentaire.
Le récit quasi-officiel : « La Russie nous a fait honneur » – Examen des faits
Les soutiens du régime présentent la vente, en novembre 2025, de 1 000 tonnes d’uranium à Rosatom pour 170 millions de dollars (170 $/tonne) comme une « victoire de la souveraineté ». Ce récit oublie l’essentiel :
- Orano produisait et exploitait la mine depuis cinquante ans : elle assumait les coûts de forage, de traitement, de sécurité et d’infrastructures. Oui, elle nous a spoliés, mais elle était un partenaire de production.
- Rosatom n’achète qu’un stock déjà constitué, sans investir un centime dans la mine ni supporter le moindre coût de production. Les 170 millions de dollars concernent un uranium produit grâce aux infrastructures françaises, pas un nouvel investissement.
Par ailleurs, le cours mondial en 2025 dépasse les 183 000 $/tonne.
La Russie a donc acquis la ressource à moins de 0,1 % de sa valeur réelle. C’est mieux que le net historique français (430 $/tonne après déductions), mais cela reste de l’exploitation d’une situation de crise, pas de la générosité. Le convoi prévu – 30 camions traversant des zones contrôlées par AQMI et l’État islamique entre Arlit et le port de Lomé – expose la matière à la saisie ou à l’accident.
Conclusion : la Russie n’est pas venue nous sauver ; elle occupe simplement le vide laissé par l’expulsion de la France.
Ce n’est pas une alliance stratégique, c’est un simple changement d’exploiteur.
Les solutions : des slogans aux réformes
La souveraineté ne consiste pas à brandir le drapeau au-dessus de la mine, mais à éclairer enfin les villages nigériens avec cette matière qui illumine Paris.
Voici une feuille de route claire :
- Retour immédiat à un pouvoir civil : élections libres et transparentes sous six mois, supervisées par l’Union africaine.
- Commission nationale indépendante des ressources : parlementaires élus, société civile, experts africains ; publication en temps réel de tous les contrats (prix, quantités, destinations, bénéficiaires).
- Fonds souverain verrouillé : 100 % des revenus uranium et or déposés sur un compte séquestre à la BCEAO, décaissables uniquement pour l’éducation, la santé, l’électricité et les routes – interdiction formelle d’achat d’armes ou de villas de luxe.
- Lutte sans complaisance contre la corruption interne : tribunal spécial avec juges africains et mandat Interpol pour geler immédiatement les avoirs de tout responsable – militaire ou civil – qui détourne ne serait-ce qu’un centime. La corruption locale est plus dangereuse que l’exploitation étrangère : c’est l’outil dont se sert l’ennemi extérieur.
- Unité nationale transcendant tribus et partis : campagne populaire sous le slogan « Ni putschistes, ni étrangers – l’uranium aux Nigériens seuls ».
Conclusion : l’uranium n’est pas un butin de guerre, c’est un capital intergénérationnel
Peuple du Niger,
Il est temps de sortir du rôle de victime éternelle. La France nous a spoliés pendant des décennies, mais cela ne justifie pas que nous nous punissions nous-mêmes par l’isolement international ou la braderie de nos richesses.
La Russie n’apporte pas de solution, seulement une transaction temporaire.
Le Conseil militaire n’est pas un héros, il fait partie du problème.
La vraie souveraineté commence par le respect du droit, la transparence et l’unité. Respectons l’injonction du CIRDI, négocions avec Orano un règlement équitable, construisons un État civil géré par la compétence et non par les armes, puis diversifions nos partenariats sur la base du gagnant-gagnant. L’uranium et les richesses nationales n’appartiennent ni au dirigeant du moment, ni aux compagnies étrangères : elles appartiennent au peuple nigérien.

