Séisme Politico-Social : Quand les Contre-Pouvoirs changent de Camp
Les bouleversements socio-politiques qui traversent aujourd’hui nombre d’États africains, et singulièrement ceux du Sahel, posent une question fondamentale au tribunal de la conscience collective : assiste-t-on à une recomposition salutaire du champ politique ou à une dangereuse dénaturation des fondements du vivre-ensemble ?Derrière les slogans mobilisateurs et les discours de rupture, s’opère une mutation profonde, souvent silencieuse, parfois volontairement ignorée. Une mutation qui n’est pas sans conséquences sur l’équilibre institutionnel, la cohésion sociale et l’avenir démocratique.
Historiquement, la société civile africaine s’est construite comme un contre-pouvoir, un espace d’alerte, de veille et de plaidoyer face aux dérives de l’État. Aujourd’hui, dans plusieurs pays sous régimes d’exception, elle a changé de rôle — et parfois de robe.
Des organisations autrefois critiques sont devenues des soutiens assumés du pouvoir, participant à la légitimation de décisions politiques majeures : suspension des constitutions, dissolution de partis, restriction des libertés publiques. Les manifestations dites « spontanées » en faveur des juntes, souvent coordonnées ou encadrées, illustrent cette nouvelle posture. La frontière entre engagement citoyen et militantisme politique s’estompe dangereusement.
Le syndicalisme, pilier des luttes sociales, traverse lui aussi une crise de sens. Dans plusieurs contextes, des centrales syndicales se sont alignées sur les pouvoirs militaires, justifiant des mesures qui affectent pourtant directement les travailleurs : gel des salaires, précarisation de l’emploi, rétrécissement des libertés syndicales.
Ce glissement est factuel. Il se traduit par une rareté des mouvements revendicatifs, même face à l’inflation, à la vie chère ou à la dégradation des services publics. Le syndicat, jadis rempart social, devient un acteur politique de circonstance, parfois au détriment de sa base.
Autrefois garantes de la cohésion sociale et de la médiation, les autorités religieuses et coutumières voient leur capital symbolique s’éroder. En prenant publiquement position pour des régimes d’exception, certaines se transforment en caisses de résonance du pouvoir, perdant la distance critique qui fondait leur légitimité morale.
Cette politisation fragilise leur rôle historique : celui de pont entre l’État et la société, entre la norme et la conscience. Elle alimente également des fractures communautaires, lorsque la parole religieuse ou coutumière semble alignée sur des intérêts politiques spécifiques.
Le paradoxe est saisissant : au nom de la lutte contre les élites politiques jugées défaillantes, c’est l’ensemble de la classe politique qui est dépossédée de sa fonction. Les régimes militaires ont progressivement substitué aux partis politiques des partenaires non élus : structures estudiantines, organisations de jeunesse, syndicats, associations dites citoyennes.
Ce transfert de légitimité pose un problème majeur : qui représente réellement le peuple ?
Des structures non issues du suffrage universel peuvent-elles durablement se substituer aux institutions élues sans remettre en cause le principe même de souveraineté populaire ?
Le discours panafricaniste, historiquement porteur d’émancipation et de dignité, est aujourd’hui mobilisé comme outil de justification politique. Toute critique est disqualifiée comme « impérialiste », toute exigence démocratique assimilée à une trahison.
Pourtant, les faits sont têtus : la souveraineté ne se proclame pas, elle se construit. Elle repose sur des institutions solides, une justice indépendante, des libertés garanties et une économie capable de nourrir sa population. Les pouvoirs d’exception, même drapés de rhétorique souverainiste, restent des entorses au principe démocratique.Alors quels enseignements peut-on tirer de cette modeste réflexion ?
1. La neutralité des contre-pouvoirs est vitale : société civile, syndicats, autorités morales doivent rester des espaces autonomes, sous peine de perdre leur crédibilité.
2. La légitimité ne peut être durablement extra-électorale : aucun projet politique ne survit longtemps sans l’adhésion formalisée par les urnes.
3. Le panafricanisme ne saurait être un alibi : il doit s’incarner dans la justice sociale, la gouvernance responsable et le respect des droits.Au demeurant, si ce séisme politico-social se poursuit sans garde-fous, le risque est clair : une fragmentation du corps social, une normalisation de l’exception et une génération désabusée, privée de repères démocratiques.
L’Afrique n’a pas besoin de contre-pouvoirs domestiqués, mais de contre-pouvoirs debout. Elle n’a pas besoin de slogans, mais d’institutions crédibles. Le véritable combat souverainiste commence là où la conscience refuse de se taire.
Salou Gobi, Journaliste, écrivain et Homme politique nigérien.

