Arrestation et expulsion de Damiba : vers Ouagadougou ou une zone grise diplomatique ?
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
L’arrestation puis l’expulsion de Lomé de l’ancien président de la Transition burkinabè, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, marque un tournant majeur dans le feuilleton politico-sécuritaire burkinabè ouvert depuis sa chute en octobre 2022. Mais au-delà de l’annonce relayée par RFI, de nombreuses zones d’ombre demeurent, à commencer par une question centrale : où Damiba a-t-il été conduit ?
Une destination tenue secrète, lourde de conséquences
À ce stade, ni les autorités togolaises ni celles du Burkina Faso n’ont officiellement communiqué sur la destination finale de l’ex-chef de la Transition. Deux hypothèses principales se dégagent.
La première, la plus directe, serait son transfert à Ouagadougou. Dans ce cas, Paul-Henri Damiba tomberait sous le coup d’un mandat d’arrêt international, émis dans un contexte d’accusations graves : tentative de déstabilisation, complot contre la sûreté de l’État et implication présumée dans le putsch manqué du 3 janvier 2026. Une telle issue ouvrirait la voie à un procès hautement politique, aux répercussions nationales et régionales.
La seconde hypothèse serait une expulsion vers un pays tiers, dans une logique de discrétion diplomatique, afin d’éviter une crispation politique ou sécuritaire immédiate à Ouagadougou. Cette option, si elle se confirmait, traduirait une volonté de gérer le dossier Damiba loin de l’arène judiciaire burkinabè, au risque toutefois d’alimenter spéculations et frustrations.
S’il est à Ouagadougou : un procès à haut risque
Un éventuel retour forcé de Damiba au Burkina Faso poserait plusieurs enjeux majeurs. Sur le plan judiciaire, les autorités devront démontrer leur capacité à conduire une procédure équitable, transparente et crédible, dans un contexte où la justice est souvent perçue comme instrumentalisée par le pouvoir politique.
Sur le plan sécuritaire, son procès pourrait devenir un facteur de polarisation au sein de l’armée, déjà fragilisée par des purges, des suspicions internes et une guerre asymétrique contre les groupes armés terroristes. Damiba conserve en effet des soutiens, visibles ou silencieux, dans certains cercles militaires.
Enfin, sur le plan politique, juger un ancien chef d’État issu d’un coup d’État par un autre pouvoir militaire pose une question centrale : s’agit-il de justice ou de règlement de comptes ?
Une arrestation qui interroge la coopération régionale
L’attitude du Togo, resté silencieux depuis l’arrestation, interpelle également. Lomé, longtemps perçu comme un havre discret pour ex-dirigeants déchus de la région, semble avoir changé de posture. Cette expulsion pourrait traduire une pression régionale accrue, notamment de l’Alliance des États du Sahel (AES), ou une volonté togolaise de ne plus être associée à des figures soupçonnées de déstabilisation.
Elle révèle aussi les limites de l’exil comme stratégie de survie politique dans un Sahel désormais marqué par une tolérance zéro envers les anciens dirigeants militaires soupçonnés de complots.
L’arrestation de Damiba met-elle fin au terrorisme ?
C’est sans doute la question la plus fondamentale. Non, l’arrestation ou l’éloignement de Paul-Henri Damiba ne mettra pas fin au terrorisme au Burkina Faso, ni dans le Sahel. Le phénomène jihadiste est structurel, enraciné dans des causes profondes : pauvreté, gouvernance défaillante, fractures communautaires, porosité des frontières et crises sociales persistantes.
Faire de Damiba un bouc émissaire sécuritaire serait une illusion dangereuse. L’histoire récente du Burkina Faso montre que l’élimination politique ou judiciaire d’un homme n’a jamais suffi à inverser la dynamique des attaques armées.
Enseignements à tirer
Le cas Damiba rappelle trois leçons essentielles.
D’abord, l’instabilité institutionnelle affaiblit durablement la lutte contre le terrorisme.
Ensuite, la personnalisation excessive du pouvoir militaire crée des cycles de revanche et de suspicion.
Enfin, la sécurité ne peut être durable sans réformes politiques inclusives, justice crédible et réconciliation nationale.
En définitive, l’arrestation de Paul-Henri Damiba est un épisode important, mais elle ne saurait être une fin en soi. Le véritable défi pour le Burkina Faso reste intact : rétablir la sécurité sans sacrifier l’État de droit, et rompre le cycle des coups d’État sans fin.

