Niger : l’interdiction d’exporter le bétail, une décision choc qui secoue toute l’économie pastorale.

Niger : l’interdiction d’exporter le bétail, une décision choc qui secoue toute l’économie pastorale.

Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.

La décision des autorités nigériennes d’interdire temporairement l’exportation du bétail vers les pays voisins continue de susciter de vives réactions au sein de la filière pastorale. Présentée par le gouvernement comme une mesure visant à protéger le marché intérieur et à stabiliser les prix de la viande, cette décision soulève toutefois de nombreuses interrogations sur ses conséquences économiques pour un secteur stratégique de l’économie nationale.

Au Niger, l’élevage constitue l’un des piliers de l’économie. Il représente une part importante du produit intérieur brut agricole et fait vivre directement ou indirectement des millions de personnes : éleveurs, commerçants, transporteurs, courtiers, bouchers et exportateurs. Chaque année, des milliers de têtes de bétail — bovins, ovins et caprins — sont acheminées vers les marchés des pays voisins, notamment le Nigeria, le Bénin, la Côte d’Ivoire ou encore le Ghana.Ce commerce transfrontalier constitue une source essentielle de devises pour le pays et un revenu vital pour les populations pastorales.

Mais depuis l’annonce de l’interdiction d’exporter le bétail, la dynamique de ce commerce régional s’est brusquement ralentie. Sur plusieurs marchés à bétail du pays, les acteurs de la filière décrivent une situation de blocage. Les acheteurs étrangers, principaux clients des éleveurs nigériens, ont pratiquement disparu des marchés.

Pour de nombreux éleveurs, la conséquence immédiate est la baisse des prix des animaux sur le marché local. Faute de débouchés à l’exportation, l’offre devient plus importante que la demande nationale, ce qui fragilise les revenus des producteurs.Les commerçants de bétail ne sont pas épargnés non plus. Plusieurs d’entre eux affirment avoir déjà conclu des accords commerciaux avec des partenaires dans la sous-région avant l’annonce de la mesure. Aujourd’hui, ces transactions sont suspendues, entraînant des pertes financières importantes et l’immobilisation d’importants troupeaux sur les marchés.

Si l’objectif affiché par les autorités est de garantir l’approvisionnement du marché intérieur et de contenir la hausse du prix de la viande, certains observateurs estiment que la mesure pourrait produire l’effet inverse à moyen terme.En effet, l’économie pastorale du Niger est profondément intégrée aux marchés régionaux. L’exportation du bétail constitue un mécanisme essentiel d’écoulement de la production. En limitant cet accès aux marchés extérieurs, les autorités risquent de fragiliser l’ensemble de la chaîne de valeur de l’élevage.Au-delà des éleveurs et des commerçants, toute une économie périphérique pourrait être affectée : transporteurs, convoyeurs de bétail, courtiers de marchés, mais aussi les collectivités locales qui tirent une partie de leurs recettes des taxes prélevées sur les transactions.

Plusieurs spécialistes du secteur estiment également que la fermeture administrative des frontières commerciales favorise souvent le développement de circuits informels et de la contrebande. Dans un espace sahélien marqué par la porosité des frontières et par une forte tradition de commerce transfrontalier, l’application stricte d’une telle interdiction pourrait s’avérer difficile.La question de la durabilité de cette décision se pose donc avec acuité.

Certains experts plaident plutôt pour des solutions structurelles : amélioration de la production fourragère, modernisation des marchés à bétail, développement d’abattoirs modernes et transformation locale de la viande. Ces alternatives permettraient de mieux valoriser le potentiel de l’élevage nigérien tout en garantissant l’approvisionnement du marché national.

Car au-delà de la mesure conjoncturelle, c’est toute la stratégie de développement de la filière qui est aujourd’hui en débat.

Dans un pays où l’élevage constitue l’une des principales richesses nationales, toute décision affectant la circulation du bétail a des répercussions profondes sur l’économie rurale. Entre impératif de souveraineté alimentaire et nécessité de préserver les revenus des acteurs de la filière pastorale, les autorités nigériennes devront trouver un équilibre délicat.Car pour beaucoup d’éleveurs, une question demeure : comment protéger le marché intérieur sans fragiliser l’un des secteurs économiques les plus vitaux du Niger ?

Abdoulkarim Ousmane Mahamadou

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