Chapelets à la main, deniers publics dans la poche : La fausse piété de nos élites

Chapelets à la main, deniers publics dans la poche : La fausse piété de nos élites

(Editorial de Soumana Idrissa Maïga, Quotidien L’Enquêteur du Mercredi 11 Mars 2026)
Le mois béni de Ramadan s’est installé au Niger, apportant avec lui son lot de ferveur, d’abstinence et de dévotion. À Niamey, les mosquées débordent, les prêches résonnent et la piété s’affiche fièrement à chaque carrefour. Mais dans ce grand théâtre annuel de la foi, une catégorie bien précise d’acteurs mérite incontestablement l’oscar de l’hypocrisie : une frange de nos « élites » politico-administratives.
Observez-les le vendredi, ou lors des longues prières nocturnes de Tarawih. Parés de bazins immaculés et parfumés aux essences rares, le front grave et l’allure humble, ils s’arrangent pour occuper ostensiblement les premiers rangs. Leurs doigts égrènent de longs chapelets avec une régularité de métronome. De 5 heures du matin jusqu’au coucher du soleil, ils observent un jeûne d’une rigueur absolue.
Mais derrière cette majestueuse façade de sainteté se cache une schizophrénie morale proprement glaçante. Car ces mêmes mains pieuses, qui se lèvent vers le ciel pour implorer la miséricorde divine, sont très souvent celles qui, sitôt revenues dans les bureaux climatisés, paraphent des marchés publics allègrement surfacturés. Ce sont ces mêmes mains qui détournent allègrement les milliards destinés à nos hôpitaux et à nos routes, ou qui valident sans scrupule le paiement d’infrastructures bâclées.
Une question lancinante s’impose alors à la conscience citoyenne : comment peut-on prétendre craindre le Créateur de 5h à 19h, et s’acharner à dévaliser l’État le reste du temps ? Comment peut-on s’interdire d’avaler un malheureux grain de riz par soumission religieuse, tout en engloutissant goulûment les impôts et les espoirs de tout un peuple, sans jamais ressentir la moindre indigestion ?
Car la foi authentique ne saurait se réduire à une simple gymnastique rituelle ou à une diète ponctuelle. C’est une éthique de vie, une droiture viscérale. S’abstenir de boire et de manger n’a strictement aucune valeur auprès de Dieu si c’est pour rompre son jeûne avec le fruit de la corruption. On dit souvent que le jeûne purifie le corps, mais l’argent public détourné gangrène irrémédiablement l’âme.
Il est grand temps de dénoncer cette tartufferie d’État. Nos « croyants VIP » doivent comprendre que la rédemption ne s’achète pas avec quelques aumônes jetées aux mendiants qu’ils ont eux-mêmes créés en partie par leur pillage systématique. Le Niger n’a pas seulement besoin d’élites qui prient bien ; il a surtout un besoin vital d’élites qui ont les mains propres. Car au tribunal de l’Histoire, la probité pèsera toujours plus lourd qu’un chapelet de façade.

LA VOIE DU SAHEL

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