Niger : Bazoum, l’Europe et la bataille de la souveraineté.
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
La résolution du Parlement européen exigeant la libération de l’ancien président nigérien Mohamed Bazoum continue de provoquer un véritable séisme politique et médiatique au Niger. Dans les milieux politiques, universitaires, journalistiques et sur les réseaux sociaux, le sujet domine désormais les débats et révèle une fracture profonde sur la question de la souveraineté nationale, du rapport à l’Occident et de l’avenir politique du pays.
Adoptée par le Parlement européen, la résolution demande la libération immédiate et sans condition de l’ancien chef de l’État, détenu depuis le renversement du pouvoir lors du Coup d’État nigérien de 2023. Pour les eurodéputés, cette détention constitue une atteinte aux principes démocratiques et aux droits fondamentaux.



Mais à Niamey, cette initiative européenne est loin de faire l’unanimité.
L’Europe face au mur souverainiste
Pour les autorités issues de la transition dirigée par Abdourahamane Tchiani, cette prise de position européenne est perçue comme une ingérence flagrante dans les affaires intérieures du Niger.
Dans les cercles proches du pouvoir, le discours est clair : la question de l’ancien président relève exclusivement de la justice nigérienne et ne saurait être dictée depuis Bruxelles. Cette position s’inscrit dans une ligne politique désormais assumée par les autorités de transition : rompre avec les mécanismes de pression politique des partenaires occidentaux et réaffirmer une souveraineté jugée trop longtemps compromise.
Cette posture trouve un écho favorable dans une partie de l’opinion publique, nourrie depuis plusieurs années par un sentiment de méfiance croissante à l’égard des anciennes puissances partenaires.
Une société profondément divisée
Cependant, la question est loin d’être tranchée dans la société nigérienne.
Pour certains observateurs, l’appel européen ne fait que rappeler un principe simple : un président démocratiquement élu ne peut être détenu indéfiniment sans jugement. Dans cette lecture, la détention prolongée de Mohamed Bazoum risque d’isoler davantage le Niger sur la scène internationale et d’alimenter les tensions diplomatiques avec ses partenaires.
Mais pour d’autres, cette résolution européenne révèle surtout ce qu’ils considèrent comme un double standard occidental. Ils rappellent que les interventions politiques européennes en Afrique sont souvent sélectives et guidées par des intérêts stratégiques plutôt que par une réelle défense des principes démocratiques.
Ce sentiment alimente un discours souverainiste de plus en plus puissant, particulièrement dans les milieux panafricanistes et parmi une jeunesse qui aspire à une redéfinition radicale des relations entre l’Afrique et l’Occident.
Le symbole d’une nouvelle bataille géopolitique
Au-delà de la simple question judiciaire, l’affaire Bazoum est devenue un symbole politique. Elle cristallise une confrontation plus large entre deux visions du Niger et de sa place dans le monde.
D’un côté, une vision qui prône le retour à l’ordre constitutionnel et à un partenariat renouvelé avec les institutions internationales. De l’autre, une approche souverainiste qui considère que le pays doit redéfinir ses alliances et s’affranchir des influences occidentales.
Dans ce contexte, la résolution du Parlement européen agit comme un révélateur : elle expose au grand jour les tensions idéologiques qui traversent aujourd’hui le Niger.
Un débat appelé à durer
Une chose est certaine : la question de Mohamed Bazoum ne disparaîtra pas du débat public nigérien de sitôt. Tant que son sort restera incertain, elle continuera d’alimenter les controverses politiques et diplomatiques.
Car derrière le débat juridique se joue en réalité une interrogation plus profonde : celle du rapport entre souveraineté nationale, démocratie et pressions internationales.
Et dans un Sahel en pleine recomposition géopolitique, cette question dépasse désormais largement les frontières du Niger.
La voie du Sahel.

