Bazoum, l’argument des rues : quand la mobilisation au Niger devient un nouveau terrain de requêtes pour financement.
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou
Au Niger, la demande de libération de l’ancien président Mohamed Bazoum par l’Union européenne continue d’alimenter un débat intense aussi bien sur la scène politique que dans l’opinion publique.
Mais au-delà des prises de position diplomatiques et des discours officiels, un phénomène parallèle semble prendre de l’ampleur : la multiplication des appels à manifester pour soutenir le régime d’ Abdourahamane Tiani, parfois perçues par certains observateurs comme une opportunité de captation de ressources et de visibilité pour divers acteurs locaux.
Depuis l’adoption d’une résolution par le Parlement européen appelant à la libération de l’ancien chef de l’État nigérien, plusieurs voix se sont levées dans différentes villes du pays pour dénoncer ce qu’une partie de l’opinion considère comme une « ingérence étrangère ». À Niamey comme dans d’autres centres urbains, les slogans hostiles à l’Union européenne et favorables aux autorités de la transition se multiplient.
Cependant, derrière cette mobilisation populaire affichée, certaines voix s’interrogent sur la nature réelle de ces manifestations. Des observateurs de la société civile et des acteurs politiques évoquent l’émergence d’une dynamique opportuniste dans laquelle certains groupes ou individus chercheraient à tirer profit du contexte politique actuel.
En effet, dans un climat marqué par la crispation diplomatique entre le Niger et plusieurs partenaires occidentaux, les manifestations de soutien au régime sont devenues un puissant outil de visibilité politique. Des collectifs, associations ou mouvements spontanés se positionnent désormais comme porte-voix de la « souveraineté nationale », organisant régulièrement des marches, meetings ou conférences publiques.
Mais pour certains analystes, cette mobilisation permanente soulève aussi des interrogations. L’organisation logistique de rassemblements, la production de banderoles, de t-shirts ou encore la mobilisation de transport pour les participants nécessitent des moyens financiers. Dans un contexte de forte politisation de la rue, certains observateurs estiment que ces manifestations pourraient également devenir un moyen pour certains acteurs de capter des ressources, qu’elles soient symboliques, politiques ou matérielles.Dans les quartiers populaires de Niamey, plusieurs citoyens évoquent ainsi l’existence de réseaux informels mobilisant des participants lors de manifestations, parfois en échange de compensations modestes. Ce phénomène, qui n’est pas propre au Niger et que l’on observe dans de nombreux contextes politiques à travers le monde, témoigne de la complexité des dynamiques sociales autour des mobilisations politiques.Pour d’autres analystes, ces rassemblements restent néanmoins l’expression d’un véritable sentiment patriotique. Depuis le changement de pouvoir intervenu à la suite du coup d’état du 26 juillet 2023, une partie importante de la population affirme soutenir les autorités militaires et rejeter toute pression internationale jugée contraire à la souveraineté nationale.Dans ce contexte, la figure de Mohamed Bazoum demeure au cœur d’une bataille narrative. Pour ses soutiens à l’étranger, sa détention représente un symbole de rupture démocratique. Pour ses adversaires ou pour certains partisans de la transition, la pression internationale en faveur de sa libération est perçue comme une tentative de remise en cause du processus politique en cours.Cette confrontation de perceptions contribue à maintenir un climat politique particulièrement chargé. Les manifestations de rue, qu’elles soient spontanées ou organisées, deviennent alors un espace où s’expriment à la fois les frustrations, les ambitions politiques et parfois les opportunités individuelles.Alors que les relations entre le Niger et l’Union européenne restent tendues, la question de la détention de Mohamed Bazoum continue de structurer une partie du débat public. Entre mobilisation patriotique sincère et stratégies opportunistes de certains acteurs, les manifestations qui se multiplient à travers le pays illustrent les multiples dimensions d’une crise politique encore loin de connaître son épilogue.
Dans cette bataille d’influence où se croisent enjeux diplomatiques, discours souverainistes et dynamiques sociales, la rue nigérienne demeure plus que jamais un théâtre central de la confrontation politique. Pendant ce temps, c’est le Niger qui souffre de la complicité de certains de ses fils pourvu que la marmite bouillonne chez eux alors que les contractuels scrutent le ciel dans l’attente d’hypothétiques pécules.
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