Déguerpissements à l’Aéroport de Niamey : la sécurité nationale peut-elle se construire sur les ruines de milliers de familles ?

Déguerpissements à l’Aéroport de Niamey : la sécurité nationale peut-elle se construire sur les ruines de milliers de familles ?

Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.

Quand la raison d’État rencontre la détresse humaine.Le vacarme des bulldozers a remplacé, ces derniers jours, les bruits familiers de la vie quotidienne dans le quartier Aéroport de Niamey. Sous les yeux impuissants de milliers de citoyens, des maisons s’effondrent, des concessions disparaissent et des années de sacrifices s’envolent dans un nuage de poussière.

Selon les estimations disponibles, près de 26 000 logements seraient concernés par cette vaste opération de déguerpissement engagée par les autorités nigériennes. Une décision justifiée par des impératifs de sécurité nationale, dans un contexte où l’aéroport international Diori Hamani est devenu une cible potentielle face à la menace terroriste persistante.

Sur le principe, peu de Nigériens contestent la nécessité pour l’État de protéger ses infrastructures stratégiques. La sécurité constitue l’une des premières missions régaliennes de toute puissance publique. Cependant, la manière dont cette opération est conduite soulève aujourd’hui de nombreuses interrogations sur l’équilibre entre l’intérêt général et les droits des citoyens.Sécuriser l’aéroport, mais à quel prix social ?

L’argument sécuritaire avancé par les autorités repose sur une réalité incontestable. Les groupes armés opérant dans la région ont démontré leur capacité à frapper des cibles symboliques et stratégiques. Dans ce contexte, la création d’une zone de sécurité autour de l’aéroport apparaît comme une mesure de prévention compréhensible.

Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à ses objectifs ; elle se mesure également à ses conséquences humaines.Derrière chaque mur détruit se cache une histoire. Celle d’un fonctionnaire ayant consacré toute sa carrière à bâtir une maison. Celle d’un commerçant ayant investi ses économies dans une concession. Celle de familles entières qui, parfois depuis des décennies, vivent dans ces quartiers avec des documents administratifs qu’elles considéraient comme légitimes.

Pour ces citoyens, la destruction du logement ne représente pas seulement une perte matérielle. Elle constitue aussi un choc psychologique, économique et social susceptible de fragiliser durablement leur avenir.

L’indemnisation : le maillon faible de l’opération.C’est sans doute sur la question des compensations que se cristallisent les principales critiques.

L’État a annoncé des mécanismes d’indemnisation. Pourtant, plusieurs habitants affirment que les démolitions ont commencé avant le versement effectif des dédommagements promis.

Cette situation nourrit un sentiment d’injustice chez de nombreuses familles qui estiment être victimes d’une double peine : perdre leur habitation et faire face à l’incertitude quant à leur relogement.Dans un contexte économique déjà marqué par l’inflation, les difficultés d’accès au crédit et les conséquences des crises successives traversées par le pays depuis juillet 2023, la perte brutale d’un patrimoine immobilier représente un risque majeur de précarisation.

L’efficacité d’une mesure sécuritaire peut rapidement être compromise lorsqu’elle engendre un profond malaise social.La confiance, un enjeu aussi stratégique que la sécurité.Au-delà des démolitions elles-mêmes, c’est la question de la confiance entre l’État et les citoyens qui est aujourd’hui posée.

La lutte contre l’insécurité exige l’adhésion populaire. Or, cette adhésion repose sur la conviction que les sacrifices demandés à la population sont équitablement répartis et accompagnés de mesures de justice.

Lorsqu’un citoyen a le sentiment de perdre le fruit d’une vie de travail sans compensation claire et immédiate, la confiance envers les institutions peut s’éroder.

L’État doit donc démontrer que la protection du territoire et la protection des populations ne sont pas des objectifs contradictoires mais complémentaires.Entre fermeté et compassion, le défi de l’État.

La situation du quartier Aéroport illustre l’un des dilemmes les plus complexes auxquels sont confrontés les États en période de menace sécuritaire : agir rapidement pour protéger la nation tout en respectant la dignité des citoyens.

La sécurité nationale est une nécessité. Personne ne souhaite voir les infrastructures vitales du pays exposées aux risques terroristes. Mais la sécurité durable ne se limite pas aux dispositifs militaires ou aux périmètres de protection. Elle repose également sur la cohésion sociale, la justice et la confiance.

Les autorités ont aujourd’hui l’opportunité de démontrer qu’il est possible de conjuguer fermeté et humanité, raison d’État et justice sociale.

Car, au-delà des impératifs sécuritaires, une vérité demeure : la force d’une nation se mesure aussi à sa capacité à accompagner ceux qui souffrent des décisions prises en son nom. Un État fort protège ses frontières, mais il protège également l’espoir de son peuple. C’est à cette double exigence que sera jugé le succès ou l’échec de cette opération historique de déguerpissement.

La voie du Sahel.

LA VOIE DU SAHEL

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