Silence coupable : pourquoi la société civile nigérienne s’indigne-t-elle à géométrie variable ?
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
Autrefois en première ligne pour dénoncer l’insécurité, la vie chère ou la mauvaise gouvernance, une grande partie de la société civile nigérienne semble aujourd’hui frappée d’un silence assourdissant. Un mutisme qui interroge au moment où la crise sécuritaire continue de faire des victimes et de bouleverser le quotidien des populations.
Depuis plusieurs années, la société civile nigérienne s’est imposée comme un acteur incontournable du débat public. Manifestations, déclarations, conférences de presse et campagnes de sensibilisation rythmaient son engagement contre l’insécurité, la corruption et les difficultés économiques. Ces mobilisations ont largement contribué à alimenter le débat national et à mettre la pression sur les autorités de l’époque.
Pourtant, depuis le changement de régime intervenu en juillet 2023, cette même société civile semble avoir changé de posture. Alors que les attaques terroristes continuent de frapper plusieurs régions du Niger, que des militaires et des civils perdent régulièrement la vie et que des milliers de familles vivent dans l’angoisse, les prises de position se font rares. Ce contraste nourrit un sentiment de perplexité au sein de l’opinion publique.Cette différence de traitement soulève une question fondamentale : la défense de l’intérêt général dépend-elle du contexte politique ou des acteurs au pouvoir ?
Une société civile crédible est censée interpeller les dirigeants, quels qu’ils soient, chaque fois que les intérêts des citoyens sont en jeu. Son rôle n’est pas de soutenir un pouvoir ou d’en combattre un autre, mais d’exercer une vigilance permanente.Le silence observé aujourd’hui est d’autant plus préoccupant que le Niger traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire récente. Les défis sécuritaires demeurent immenses, les difficultés économiques persistent et les attentes des populations restent fortes. Dans un tel contexte, la voix des organisations citoyennes devrait contribuer au débat, proposer des solutions et rappeler les autorités à leurs responsabilités.
Bien entendu, certaines organisations évoquent un contexte politique particulier ou la nécessité de préserver l’unité nationale face aux menaces extérieures. D’autres poursuivent discrètement leurs activités sur le terrain sans rechercher une forte visibilité médiatique. Ces éléments peuvent expliquer, au moins en partie, la baisse des prises de parole publiques.
Mais une société civile qui ne s’exprime que lorsque les circonstances lui sont favorables risque de perdre sa crédibilité. L’indignation sélective affaiblit son autorité morale et nourrit les accusations de partialité. Au Niger, les citoyens attendent des organisations de la société civile une constance dans leurs principes, une indépendance vis-à-vis du pouvoir et une capacité à défendre les victimes sans distinction.
Plus que jamais, la société civile est appelée à retrouver sa vocation première : être la conscience critique de la nation, non une voix à géométrie variable dictée par les circonstances politiques. Car le silence peut parfois devenir une forme de complicité, et l’histoire juge souvent aussi sévèrement ceux qui se taisent que ceux qui agissent.
La voie du Sahel.

