74 milliards récupérés : le temps des intouchables est-il enfin révolu?
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
Pendant trop longtemps, la corruption a été le plus coûteux des impôts imposés aux Nigériens. Un impôt invisible, prélevé sans loi, sans débat et sans quittance. Chaque franc détourné était une salle de classe qui ne voyait jamais le jour, un centre de santé privé de médicaments, une route abandonnée à la poussière ou à la boue, un forage qui ne serait jamais réalisé. Pendant que le citoyen ordinaire comptait ses pièces pour acheter un kilo de mil ou de viande, d’autres semblaient vivre dans une République parallèle où les deniers publics étaient considérés comme un patrimoine personnel.
L’annonce du recouvrement de 74 milliards de francs CFA par la COLDEFF est donc bien plus qu’un simple chiffre. C’est un électrochoc. Un aveu implicite de l’ampleur des dérives qui ont gangrené la gestion publique, mais aussi une démonstration que les circuits de l’enrichissement illicite ne sont pas invincibles lorsqu’une volonté politique s’exprime.
Cependant, l’histoire enseigne une leçon implacable : les campagnes anticorruption sont souvent applaudies à leur lancement, puis jugées à leur fin. Beaucoup ont commencé dans l’enthousiasme avant de s’essouffler, de devenir sélectives ou de perdre leur crédibilité. Le Niger est aujourd’hui face à cette épreuve de vérité.
Car la vraie question n’est pas seulement de savoir combien de milliards ont été récupérés. Elle est de savoir si cette offensive ira jusqu’au bout, sans distinction de statut, de réseau ou de proximité avec le pouvoir. La corruption ne porte ni couleur politique ni uniforme. Elle prospère partout où l’impunité s’installe. Si la lutte contre les gabegies devait épargner certains et frapper uniquement les plus vulnérables, elle perdrait aussitôt sa légitimité.
Le choix affiché de privilégier la restitution des fonds plutôt que l’emprisonnement mérite également d’être examiné sans passion. Récupérer l’argent public est une nécessité. Mais l’argent, à lui seul, ne répare pas toujours les dégâts causés à la confiance des citoyens. La responsabilité, la transparence et le respect des procédures demeurent des éléments essentiels d’un État de droit.
Il existe une autre exigence, encore plus forte : celle de la destination des fonds recouvrés. Les Nigériens n’attendent pas seulement un bilan comptable. Ils attendent une transformation visible de leur quotidien. Si ces milliards disparaissent à nouveau dans l’opacité administrative, l’opération perdra sa portée historique. En revanche, s’ils financent des écoles, des hôpitaux, des infrastructures, l’agriculture ou l’accès à l’eau, alors chaque franc récupéré deviendra un acte concret de justice sociale.
La COLDEFF joue désormais sa crédibilité. Les autorités aussi. Les citoyens ne réclament pas seulement des annonces spectaculaires ; ils réclament des comptes, des résultats et des garanties que les pratiques d’hier ne seront pas remplacées par celles de demain.
Les 74 milliards constituent un début, pas une fin. Le véritable succès ne résidera pas dans le montant inscrit sur un tableau, mais dans l’instauration d’une gouvernance où détourner l’argent public cessera enfin d’être un risque calculé pour devenir une certitude de reddition des comptes.
C’est à cette condition que le Niger pourra convaincre que la lutte contre les gabegies n’est ni un slogan ni un moment politique, mais le fondement d’un nouveau contrat entre l’État et ses citoyens.
La Voie du Sahel.

