4×4 rutilants et classes en paillotes : Le fossé qui contredit la souveraineté

4×4 rutilants et classes en paillotes : Le fossé qui contredit la souveraineté


(Editorial de Soumana Idrissa Maïga, Quotidien L’Enquêteur du Lundi 23 Février 2026)
Au Niger, le spectacle est devenu une habitude qui ne semble plus émouvoir que ceux qui la subissent. D’un côté, un ballet incessant de véhicules tout-terrain climatisés, vitres teintées et moteurs ronflants, transportant une élite administrative et politique d’un séminaire à un sommet de haut niveau. De l’autre, à quelques mètres parfois de ce goudron réservé aux privilégiés, des enfants courbés sous des hangars de paille, bravant le vent de sable et la chaleur étouffante pour gratter un savoir de fortune sur des ardoises usées.
Ce contraste dépasse le simple choc visuel : il incarne la rupture profonde entre une élite déconnectée et les réalités du pays. Comment peut-on, avec une once de sincérité, disserter sur le « capital humain » ou la « souveraineté éducative » dans le confort feutré des bureaux climatisés, alors que la réalité de l’école nigérienne reste souvent celle de la précarité moyenâgeuse ?
Le scandale des paillotes n’est pas une fatalité liée à la pauvreté du pays, c’est le résultat d’un choix de priorité. Chaque 4×4 de fonction acheté au prix fort pour le confort d’un cadre supérieur représente potentiellement la construction de deux ou trois salles de classe en matériaux définitifs. Le calcul est simple, mais il est politiquement douloureux : pour que l’impact croisse, l’apparat doit décroître.
Nous vivons une époque de rupture où le mot « souveraineté » est sur toutes les lèvres. Mais la vraie souveraineté ne se gagne pas seulement sur le terrain diplomatique ou militaire. Elle se gagne dans la dignité du citoyen. Il y a une hypocrisie fondamentale à vouloir libérer un peuple de l’influence étrangère tout en le laissant prisonnier d’un système à deux vitesses, où certains profitent des deniers publics pendant que la base survit dans le dénuement.
L’heure est venue d’exiger une « décroissance de l’apparat ». L’élite doit redescendre sur terre, ou plutôt, elle doit remonter le niveau de la terre sur laquelle marchent nos enfants. Si nos dirigeants veulent être suivis dans leur quête de refondation nationale, ils doivent commencer par réduire ce décalage. Car tant que la route du développement sera pavée de privilèges pour les uns et de poussière pour les autres, le fossé entre le peuple et ses élites ne fera que s’agrandir, menaçant même notre rêve de bâtir un Niger nouveau.

LA VOIE DU SAHEL

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