AES : le triomphe des symboles, la panne du réel
Editorial de Soumana Idrissa Maïga, Quotidien L’Enquêteur du Vendredi 28 Novembre 2025
Les 22 et 23 décembre 2025 prochains à Bamako, les drapeaux claqueront au vent, les tapis rouges seront déroulés et la rhétorique souverainiste battra son plein. Pour leur deuxième sommet, le capitaine Traoré, et les généraux Goïta et Tiani peuvent savourer une victoire indéniable : ils ont survécu.
Contre les sanctions, contre le pessimisme occidental et contre la menace terroriste persistante, l’Alliance des États du Sahel (AES) a tenu bon. Elle a offert aux peuples du Sahel ce dont ils avaient le plus soif : la fierté.
Pourtant, une fois les lampions du sommet éteints, une réalité plus crue attend les trois chefs d’État. L’AES est aujourd’hui un géant politique, mais un nain structurel.
C’est une confédération qui a une âme, une devise (« Un espace, un peuple, un destin »), mais qui n’a toujours pas de corps.
Le paradoxe est saisissant. D’un côté, la rupture diplomatique avec l’Occident est consommée et la coordination militaire progresse. De l’autre, l’intégration économique patine dans la poussière des promesses. Où est la Banque d’investissement censée financer notre développement ? Dans les cartons. Où est le chemin de fer Bamako-Niamey ? Sur les plans. Où est la libre circulation effective quand le Niger délivre encore des passeports CEDEAO, une organisation que nous sommes censés avoir quittée avec fracas ? Etc.
L’administration ne suit pas le rythme de la révolution. L’absence de siège permanent, de budget autonome et de fonctionnaires détachés fait de l’AES une alliance de sommets, et non une alliance de services. Or, on ne nourrit pas un peuple avec des symboles, aussi puissants soient-ils. Le risque, c’est l’essoufflement. Si l’AES ne devient pas rapidement une réalité tangible dans le panier de la ménagère ou sur la route du transporteur, l’euphorie des débuts laissera place à l’amertume.
Si le sommet de Bamako ne pose pas les premières briques d’une intégration réelle (bureaucratie, financement, normes), l’Alliance restera ce qu’elle est aujourd’hui : une formidable agence de communication politique, mais une coquille vide pour le citoyen. À Bamako, les chefs d’État devront prouver que l’AES est un projet de développement pour les peuples, et pas seulement une assurance-vie politique pour leurs dirigeants.
L’enquêteur.

