
Presse au Niger : après les médias étrangers, le numérique dans le collimateur.
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
Le Conseil des ministres veut encadrer la presse électronique et verrouiller davantage les conditions d’exercice des correspondants étrangers. Derrière la promesse d’un cadre juridique « moderne », une nouvelle question surgit : le pouvoir cherche-t-il à réguler l’information ou à reprendre la main sur ceux qui la produisent et la diffusent ?
Après avoir resserré l’étau autour de plusieurs médias étrangers, le pouvoir nigérien s’attaque désormais à un autre front : la presse numérique.
Deux projets de textes adoptés en Conseil des ministres viennent donner un cadre à cette nouvelle architecture. Le premier concerne la presse électronique. Le second fixe les conditions d’exercice des correspondants de presse et d’accréditation des organes de presse étrangers.
Le vocabulaire officiel est rassurant : modernisation, responsabilité, professionnalisation, lutte contre la désinformation, protection du public, sécurité juridique. Qui pourrait être contre ?
Personne ne défend une presse sans règles. Mais au Niger, le contexte change complètement la lecture de ces textes.
Le numérique entre dans le collimateur.
Pendant longtemps, les médias numériques ont constitué l’un des derniers espaces où journalistes, analystes et citoyens pouvaient encore contourner certaines barrières imposées aux médias traditionnels.
Sites d’information, journaux en ligne, plateformes numériques et médias sociaux ont permis à l’information de circuler rapidement, parfois malgré les restrictions.
C’est précisément cet espace que le nouveau projet entend désormais encadrer.
Identification obligatoire des éditeurs, responsabilité éditoriale, contrôle des contenus illicites, lutte contre les fausses informations et les discours de haine : les objectifs sont légitimes.
Mais le diable est toujours dans les détails.
Qui déterminera qu’une information est « fausse » ? Selon quels critères ? À quel moment une critique devient-elle une atteinte à l’ordre public ? Jusqu’où peut-on invoquer la protection des intérêts fondamentaux de l’État ?
Ces questions ne sont pas accessoires. Elles sont au cœur de la liberté de la presse.
Car une rédaction peut commettre une erreur. Elle doit alors pouvoir être sanctionnée dans le respect de la loi. Mais une information dérangeante, une enquête sur la gestion publique ou une critique du pouvoir ne doivent jamais être automatiquement assimilées à de la désinformation.
Sinon, le risque est évident : la lutte contre les fake news pourrait devenir la nouvelle arme contre les news qui dérangent.
Correspondants étrangers : l’accréditation comme nouvelle épée de Damoclès?
Le deuxième texte est particulièrement sensible pour les correspondants de médias internationaux comme DW, RFI, AFP, BBC, VOA et d’autres organisations étrangères.
Le projet prévoit désormais un cadre précis pour leur accréditation, leur identification, leurs obligations et les conditions de renouvellement ou de retrait de leur autorisation.
Sur le principe, rien d’anormal. Beaucoup de pays disposent de procédures d’accréditation.
Mais dans le contexte nigérien actuel, l’accréditation ne doit surtout pas devenir une laisse administrative.
Car un journaliste dont l’autorisation d’exercer peut être retirée à tout moment risque mécaniquement de travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Le correspondant qui couvre une manifestation, recueille le témoignage d’une famille, enquête sur une opération militaire, interroge des responsables ou donne la parole à une voix critique doit pouvoir exercer son métier sans se demander si son reportage lui coûtera demain sa carte professionnelle.
DW, RFI, AFP, BBC, VOA : informer n’est pas espionner.
L’argument de la « souveraineté informationnelle » mérite également d’être manié avec précaution.
Oui, un État a le droit de connaître les médias étrangers présents sur son territoire. Oui, les journalistes doivent respecter les lois nationales.
Mais un correspondant étranger n’est pas un agent d’une puissance étrangère parce qu’il travaille pour un média international.
Un journaliste de DW, RFI, AFP, BBC ou VOA n’a pas vocation à défendre les intérêts d’un gouvernement étranger. Son obligation première est journalistique : rechercher, vérifier et diffuser des informations d’intérêt public.
Transformer systématiquement les médias internationaux en suspects potentiels serait une dangereuse dérive.
Réguler, oui. Bâillonner, non.
Le Niger peut parfaitement se doter d’une législation moderne sur la presse numérique. Il peut également organiser l’accréditation des correspondants étrangers.
Mais une réglementation crédible doit comporter des garanties tout aussi précises que les obligations : critères objectifs, décisions motivées, procédure contradictoire, possibilité de recours et protection effective de la liberté éditoriale.
Sinon, le pays ne modernisera pas seulement sa législation médiatique. Il modernisera aussi les mécanismes de contrôle de l’information.
Et c’est précisément là que se trouve le danger.
Après les médias étrangers, le numérique entre dans le collimateur.
Demain, qui sera le prochain ?
La régulation de la presse ne doit pas devenir une chasse aux journalistes. La souveraineté ne doit pas devenir un prétexte pour surveiller les rédactions. Et la lutte contre la désinformation ne doit jamais servir à éliminer l’information indépendante.
Parce qu’une presse sous surveillance permanente n’informe plus librement. Elle apprend à s’autocensurer.
Et lorsque les journalistes commencent à choisir leurs sujets en fonction de ce qu’ils risquent plutôt qu’en fonction de ce que le public doit savoir, ce n’est plus seulement la presse qui perd sa liberté : c’est la société entière qui perd son droit de savoir.
La Voie du Sahel






