Revue de presse Niger – 17/03/2026
« Ça n’est pas une question d’ingérence mais d’humanité » – DW – 16/03
Entretien avec l’eurodéputé Christophe Gomart (PPE), à l’origine de la résolution du Parlement européen qui réclame la libération de Mohamed Bazoum au Niger.
DW : Christophe Gomart, vous êtes eurodéputé français, membre du groupe PPE et vice-président de la Commission de la sécurité et de la défense au Parlement européen. C’est vous qui êtes à l’origine de la proposition de résolution commune, adoptée le 12 mars dernier, à la quasi-unanimité (524 voix pour, 2 contre, 29 abstentions) pour réclamer la libération « inconditionnelle et immédiate » de Mohamed Bazoum au Niger. Vous mentionnez la date du 2 avril comme une échéance à laquelle, si le président nigérien déchu n’était toujours pas libéré, cela « constituerait un échec grave ». Pourquoi considérer cette date comme si cruciale ?
[Le 2 avril,] c’est une date symbolique. C’est la date officielle de fin de mandat du président Bazoum, sachant que le président Bazoum est démocratiquement élu. et qu’il a été renversé par un coup d’état militaire il y a deux ans et demi.
Et qu’il me semble, sur le plan humanitaire, urgent de libérer Mohamed Bazoum et sa femme qui vivent de manière totalement recluse, coupée du monde et je trouve ça totalement inadmissible.
Il a été soutenu par certains pays, mais depuis, plus personne ne s’occupe de son cas et je trouve ça très dommageable.
Je suis moi-même allé devant le Parlement panafricain, avec d’autres députés européens, poser cette question et à chaque fois, la question est un peu mise de côté.
Or, sur le plan humain, on ne peut admettre cette détention sans, sans jugement, sans procès.
Qu’est-ce que le président Bazoum a commis de mal contre le Niger, si ce n’est d’avoir été élu par le peuple nigérien?
DW : Pourquoi selon vous, est ce que sa détention fragilise encore plus la sécurité dans le Sahel et peut-être en Europe?
Je suis ancien commandant des opérations spéciales françaises Et j’étais à la tête de ces forces spéciales quand, le 11 janvier 2013, à la demande du président malien de l’époque, nous sommes entrés en combat contre les groupes armés djihadistes.
Et de fait, la lutte contre ces groupes armés djihadistes est absolument indispensable.
Or, depuis la détention du président Bazoum, on voit bien que la situation sécuritaire, au Niger en particulier, se détériore et que le trafic d’armes, le trafic d’êtres humains, le terrorisme ne cessent d’augmenter.
Le président Bazoum était un partenaire, en effet, des pays européens et de la France en particulier. Et à ce titre-là, il y avait une entente parce que démocratiquement élu, il cherchait à mettre en place une démocratie au Niger.
Ce qui me semble être le gouvernement le plus adapté en effet pour répondre aux besoins des hommes et des femmes nigériens.
DW : Quelle est la position, selon vous, que l’Union européenne devrait adopter pour renforcer les pressions diplomatiques ? On ne parle pas de sanctions dans la résolution…
Non, parce que cette résolution, elle est vraiment faite pour demander à la junte militaire actuellement à la tête du Niger de libérer le président Bazoum parce qu’il est détenu depuis trop longtemps avec son épouse, reclus, séquestré. Et c’est totalement anormal. Et j’imagine qu’on fasse vibrer la fibre humanitaire chez ses dirigeants, chez ces militaires qui dirigent le Niger pour libérer ce président.
Il n’est pas normal que pendant plus de deux ans et demi, on séquestre une personnalité qui a été élue par le peuple nigérien, je ne sais pas ce dont on l’accuse – de traitrise semble-t-il ?- mais je ne vois pas de quoi il est traitre.
Il a été élu par son peuple, il a cherché à mener une politique pour amener la prospérité dans son pays.
Or il a été renversé par des militaires, dont le chef de sa sécurité d’ailleurs, ce qui est totalement anormal.
Voilà pourquoi, sur le plan humain, il me semble important que l’Union européenne porte cette résolution et demande à la junte militaire nigérienne de libérer le président Bazoum.
DW : Qu’est-ce que vous répondez aux autorités militaires qui ne veulent pas que la France ou l’Union européenne s’ingèrent dans les affaires intérieures du Niger?
En quoi l’Union européenne rentre dans la politique nigérienne ? On demande la libération d’un homme qui est détenu contre son gré bien évidemment, mais surtout qui n’a commis aucun crime, si ce n’est celui d’avoir des liens et des contacts avec l’Union européenne.
Le Niger a vécu pendant combien d’années des subsides européens et des subsides français en particulier? Est-ce que c’est pour se soumettre aux Russes qui sont là pour plutôt voler le Niger plutôt que pour les aider ? C’est ma question. Donc je pense que cette junte militaire nigérienne doit libérer le président Bazoum
Ça n’est pas du tout une question d’ingérence, c’est une question d’humanité.
DW : Parmi les réactions, les commentaires que nous avons reçus aussi la semaine dernière, en provenance du Niger notamment, et des autres pays de l’AES, il y a la comparaison avec Nicolas Maduro. Qu’en est-il donc de Nicolas Maduro, pour lequel le Parlement européen, l’Union européenne s’est moins mobilisé, semble-t-il, que pour Mohamed Bazoum?
Ecoutez, l’élection de Maduro était très contestée et l’Union européenne elle-même ne reconnaît pas cette élection. Elle reconnaissait l’élection de son opposant [Edmundo Gonzalez Urrutia]. A ce titre-là, on n’est pas du tout dans le même cas que dans celui du président Bazoum, qui, lui, avait été légitimement élu et qui a été renversé par un coup d’état militaire.
DW : Qu’est-ce qu’il faudrait faire selon vous? Quelle est la politique que vous vous appelleriez de vos vœux au Sahel?
Déjà, nous on demande le retour à l’ordre constitutionnel normal au Niger, c’est-à-dire que le gouvernement de cette junte militaire est totalement illégitime. C’est un coup d’État. Tout coup d’État est illégitime, voire illégal.
A ce titre-là, nous, ce qu’on demande, c’est le retour à l’ordre constitutionnel.
On demande la libération du président Bazoum, le retour à l’ordre constitutionnel et j’allais dire la mise en place d’élections démocratiques. C’est tout. C’est tout ce que l’on demande.
Il n’y a pas de demande de sanctions, il n’y a pas de demandes autres, de jugement des putschistes, etc. Donc, voilà ce que l’Union européenne demande. L’Union européenne est totalement légitime à dire ça à la junte militaire : libération du président Bazoum, retour à l’ordre constitutionnel et puis élections démocratiques à mettre en place du point de vue européen.
Cette résolution appelle également les instances européennes à ce qu’elles puissent discuter avec le gouvernement illégitime nigérien pour demander la libération et la mise en place d’élections démocratiques et surtout le retour à l’ordre constitutionnel.
Washington relance la coopération avec les pays du Sahel – L’Observateur – 14/03
Un haut responsable américain s’est rendu en fin de semaine au Niger, après de récentes visites au Burkina Faso et au Mali, marquant la volonté des Etats-Unis de reprendre leur coopération avec ces juntes souverainistes qui avaient tourné le dos à certains partenaires occidentaux.
Les États Unis avaient suspendu une grande partie de leur aide au développement et de leur coopération militaire après l’arrivée au pouvoir par la force de régimes militaires dans ces trois pays sahéliens entre 2020 et 2023. Le Niger avait de son côté exigé et obtenu en septembre 2024 le départ des soldats américains engagés dans la lutte antijihadiste.
Mais depuis le retour au pouvoir du président américain Donald Trump début 2025, les États-Unis affichent une nouvelle approche: « faire de la diplomatie commerciale un axe central » de leur engagement en Afrique.
Vendredi, le haut responsable du bureau des Affaires africaines au département d’État américain, Nick Checker, a été reçu à Niamey par le ministre nigérien des Affaires étrangères, Bakary Yaou Sangaré et le premier Ali Mahamane Lamine Zeine.
A Niamey, l’émissaire américain est venu « présenter la nouvelle vision de son pays visant le renforcement des relations bilatérales entre le Niger et les États Unis », précise samedi, le ministère nigérien des Affaires Etrangères, dans un communiqué.
« Les échanges se sont déroulés dans un climat de sérénité et de respect mutuel. Les deux parties ont exprimé leur volonté de relancer la coopération sur de nouvelles bases et d’oeuvrer au rétablissement de la confiance », ajoute le ministère.
Parmi les sujets abordés: « la coopération économique et commerciale » ainsi que « la lutte contre le terrorisme, selon la même source.
Les échanges devraient se poursuivre « dans le respect de la souveraineté nationale et des priorités définies d’un commun accord », ajoute le ministère.
Avant le Niger, Nick Checker s’était rendu au Mali début février et au Burkina Faso cette semaine, là aussi pour relancer la coopération.
Les trois pays sont réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), une confédération qui revendique une politique souverainiste et anti-impérialiste.
Ils sont minés par des violences de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique qui ont fait des milliers de morts sur de larges pans de leurs territoires et qu’ils ont du mal à endiguer.
Au Sahel, le discret retour de Washington par Bamako – Le Point – 16/03
De Bamako à Niamey, une série de visites diplomatiques illustre la volonté des États-Unis de reprendre pied dans une région russophile et toujours confrontée à l’expansion djihadiste.
Des aéronefs américains pourraient bientôt survoler le Mali. Selon plusieurs officiels de l’armée américaine interrogés par l’agence de presse Reuters, les États-Unis seraient sur le point de conclure un accord de renseignement avec Bamako. Un an et demi après son éviction brutale du Niger (allié du Burkina Faso et du Mali au sein de la Confédération des États du Sahel), Washington maintient la région dans son viseur sécuritaire.
Au cours des derniers mois, les tensions ont pourtant été nombreuses – rythmées en premier lieu par la politique internationale tous azimuts de Donald Trump. Ce renouement du Mali avec les autorités américaines est d’autant plus intéressant que l’ADN de la confédération se fonde sur une importante critique de toute influence occidentale. Mais devant le péril posé par l’avancée des groupes armés, les autres États sahéliens semblent eux aussi sensibles au regain d’intérêt des États-Unis.
Avec Bamako, une relation en dents de scie
Malgré l’avènement d’un régime militaire souverainiste en 2020, le Mali demeure un nœud sécuritaire stratégique en Afrique de l’Ouest. De fait, dès juillet 2025, William B. Stevens, envoyé spécial américain au Sahel, réaffirmait depuis Bamako l’engagement de Washington dans la lutte contre le terrorisme. Reçu par le ministre des Affaires étrangères malien, le déplacement de cet officiel dénotait une relation pas tout à fait rompue entre les deux pays.
En octobre pourtant, le dialogue s’était brouillé suite à l’officialisation du Département d’État américain d’un système de caution pour les demandeurs de visas de certains pays. Une somme de 5000 à 15 000 dollars devait alors être bloquée avant d’être remboursée lors du retour effectif des ressortissants maliens dans leur pays d’origine. Devant la réciprocité appliquée pour les citoyens américains, Washington avait finalement décidé de retirer le Mali de cette liste fin octobre. Une période coïncidant peu ou prou avec l’appel à quitter temporairement le Mali pour tous les ressortissants américains.
Car face aux attaques de camions-citernes, aux pénuries observées à Bamako et à l’influence grandissante du Jnim (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), plusieurs chancelleries s’étaient à l’époque inquiétées d’un possible siège de la capitale. Si la situation sécuritaire ne s’est pas franchement améliorée, les États-Unis ont depuis fait un pas supplémentaire sur le chemin de la réconciliation. Fin février 2026, Washington levait les sanctions de trois hauts dignitaires maliens accusés d’avoir favorisé l’implantation du groupe paramilitaire russe Wagner dans le pays.
Continuité sécuritaire américaine en Afrique de l’Ouest
« L’organisation d’élections libres n’est plus du tout à l’ordre du jour, cela a évidemment permis de réchauffer les relations », observe François Backman, décrivant la bascule du second mandat Trump. Pour ce membre de l’observatoire de l’Afrique subsaharienne auprès de la Fondation Jean-Jaurès, « le Mali n’est que le prolongement de la politique de coopération sécuritaire que mènent les États-Unis avec les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest ». Et en effet, Washington dispose déjà d’accords de défense avec le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Nigeria.
De ce point de vue, le Mali offre une base d’observation plus proche de la menace djihadiste. Le projet d’accord exposé par Reuters implique ainsi du partage de renseignements mais surtout la possibilité pour l’armée américaine de faire voler ses appareils aériens à des fins de surveillance. « Avec Trump, l’antiterrorisme n’est perçu que du point de vue de la protection des intérêts économiques. Or, ces pays du Sahel ne sont pas riches en ressources immédiatement critiques. Un engagement américain qui irait au-delà de la surveillance reste à ce stade peu probable », estime Abdel Nasser Elyessa, chercheur associé à l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT). En cela, l’analyste oppose le cas malien aux frappes américaines qui ont visé le Nord du Nigeria en décembre 2025.
Dynamique de coopération régionale
Dans le sillage de cette actualité, d’aucuns auront noté l’absence de réactions officielles relatives à la guerre au Moyen-Orient. « Pourtant, il y a eu de nombreuses rencontres entre autorités sahéliennes et iraniennes au cours des derniers mois, rappelle M. Elyessa. Mais ces régimes entretiennent aussi des liens économiques intenses avec les autres pays du Golfe. Ajoutez à cela le rapprochement américain, la confédération ne peut se permettre de se ranger du côté de l’Iran, conclut-il. » Quant au manquement à la rhétorique anti-impérialiste, « celle-ci trouve rapidement ses limites lorsque vous contrôlez 30% de votre territoire national et que votre capitale souffre du manque d’électricité », ironise inquiet François Backman.
« Les régimes sahéliens ont dépassé le stade de la gêne. Devant l’urgence, les têtes au pouvoir ne cherchent plus forcément à satisfaire leurs soutiens », renchérit l’analyste Abdel Nasser Elyessa. Cette dynamique, Washington semble l’avoir saisie au vol. Le 12 mars, Nick Checker, responsable du Bureau of African Affairs du Département d’État américain s’est rendu à Ouagadougou, au Burkina Faso. Selon Karamoko Jean Marie Traoré, ministre burkinabè des Affaires étrangères, la volonté affichée de coopération pourrait de nouveau autoriser l’exportation de matériel militaire vers son pays. Dans les jours à venir, Nick Checker est attendu à Niamey, au Niger, de sorte à compléter le triptyque des États confédérés.
Pour chacun d’entre eux, Washington réaffirme son « respect de la souveraineté nationale » et sa volonté d’avancer sur une « sécurité et des intérêts économiques partagés ».

