Or du Liptako : qui contrôle vraiment les mines dans la zone des trois frontières ?
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
Dans le Liptako-Gourma, l’or ne brille pas seulement par sa valeur. Il est devenu un enjeu de pouvoir, de sécurité et de financement. Derrière les puits, les dragues, les négociants et les comptoirs se joue une bataille plus discrète : celle du contrôle des territoires et des revenus de l’orpaillage. Au Niger, dans la zone des trois frontières avec le Mali et le Burkina Faso, la question est désormais incontournable : qui contrôle réellement les sites aurifères ?
Officiellement, la réponse est simple : l’État nigérien. Les ressources minières relèvent de la souveraineté nationale et les activités d’exploitation sont encadrées par les autorités compétentes. Le site industriel de Samira, dans la région de Tillabéri, symbolise cette présence étatique.
Mais sur le terrain, la réalité est beaucoup plus complexe.
Dans certaines zones rurales difficiles d’accès, l’insécurité a progressivement créé des espaces où l’autorité de l’État est concurrencée par d’autres acteurs. Les groupes armés affiliés à Al-Qaïda, notamment le JNIM, ainsi que l’État islamique au Sahel, cherchent à tirer profit des activités économiques locales, y compris de l’exploitation artisanale de l’or.
Leur stratégie ne consiste pas nécessairement à occuper chaque mine ou à exploiter directement les puits. Elle peut être beaucoup plus rentable : contrôler les accès, imposer des prélèvements, taxer les exploitants, sécuriser certains circuits ou contrôler les voies d’évacuation du minerai.
C’est précisément là que se situe le véritable enjeu.
L’or, nouvelle source de financement de l’insécurité ?
Dans une région où l’économie informelle occupe une place considérable, l’or représente une manne exceptionnelle. Un site aurifère peut faire vivre des centaines, voire des milliers de personnes : orpailleurs, transporteurs, restaurateurs, commerçants, mécaniciens, négociants et intermédiaires.
Pour un groupe armé, il n’est donc pas nécessaire de posséder une mine. Il suffit parfois de contrôler l’environnement économique qui l’entoure.
Une taxe prélevée sur les orpailleurs, une contribution imposée aux négociants ou un droit de passage sur les routes d’évacuation peuvent générer des revenus réguliers. Cette économie de prédation transforme alors l’or en carburant financier pour les réseaux armés.
Mais attention aux raccourcis. Tous les sites aurifères du Liptako ne sont pas contrôlés par les groupes jihadistes. Certains restent sous l’autorité effective des pouvoirs publics, tandis que d’autres fonctionnent dans une zone grise où se mêlent administration, communautés locales, exploitants artisanaux, négociants et acteurs armés.
Samira, Libiri : deux symboles d’une bataille économique
Le cas de Samira illustre l’importance stratégique de l’or pour l’État nigérien. La présence des autorités et des Forces de défense et de sécurité y demeure un enjeu majeur, notamment en raison de la proximité avec les zones d’insécurité du Liptako.
Les visites officielles sur les sites miniers et les positions militaires témoignent d’ailleurs de cette volonté de maintenir la souveraineté de l’État sur les ressources naturelles.
Mais la bataille ne se joue pas uniquement dans les mines.
Elle se joue également sur les routes, dans les marchés, auprès des acheteurs et dans les circuits financiers. Celui qui contrôle l’or après son extraction peut capter une part considérable de sa valeur.
C’est pourquoi la lutte contre l’exploitation illégale doit dépasser la seule sécurisation physique des sites. Elle doit également s’intéresser à la traçabilité de l’or, aux comptoirs d’achat, aux négociants, aux circuits d’exportation et aux flux financiers.
Une guerre pour l’or… et pour le territoire
Dans la zone des trois frontières, l’exploitation aurifère révèle finalement une réalité plus profonde : la guerre se joue aussi autour de l’économie.
Là où l’État recule, d’autres acteurs cherchent à imposer leurs propres règles. Là où l’or circule, les convoitises se multiplient. Et là où des revenus importants échappent au contrôle public, les groupes armés disposent d’une opportunité supplémentaire pour renforcer leur influence.
Le véritable défi pour le Niger n’est donc pas seulement de protéger ses mines. Il est de reprendre le contrôle de toute la chaîne de valeur de l’or.
Car dans le Liptako-Gourma, la question n’est plus simplement de savoir qui extrait l’or.
La question décisive est désormais : qui contrôle l’argent que l’or génère ?
La voie du Sahel.

