Ciment à Niamey : ce qui oppose réellement le ministre du commerce et de l’industrie à Abdoulaye Seydou à l’opérateur économique Aboubacar Charfo dit Gagara.

Ciment à Niamey : ce qui oppose réellement le ministre du commerce et de l’industrie à Abdoulaye Seydou à l’opérateur économique Aboubacar Charfo dit Gagara.

50 camions immobilisés, un ministre qui hausse le ton et un opérateur économique au cœur de la polémique : derrière l’épisode de Niamey, c’est toute la bataille autour du prix du ciment, des stocks et du contrôle des circuits de distribution qui remonte à la surface.

Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.

Ce qui devait être une opération de contrôle et de mise en vente du ciment à prix encadré a pris les allures d’un bras de fer entre l’État et un poids lourd du commerce nigérien.

Le 3 septembre 2026, au cours d’une tournée dans plusieurs points de vente de ciment de la capitale, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Abdoulaye Seydou, découvre une situation qui va provoquer une vive réaction : environ 50 camions chargés de ciment sont présents sur des sites appartenant à l’opérateur économique Aboubacar Charfo, dit « Gagara », mais la commercialisation n’a pas encore commencé.

Le ministre demande des explications et Il les obtient. Mais manifestement, elles ne suffisent pas.

Selon le compte rendu de l’Agence Nigérienne de Presse, Abdoulaye Seydou accuse alors l’opérateur d’avoir décidé de ne pas vendre parce que les nouvelles mesures de commercialisation ne lui convenaient pas. Le ministre juge la situation « inadmissible et intolérable ».

C’est là que l’affaire Gagara commence réellement.

50 camions : le chiffre qui interpelle

Cinquante camions de ciment représentent un stock considérable.

Dans un marché où la disponibilité du produit et son prix constituent depuis plusieurs mois une préoccupation majeure pour les consommateurs et les professionnels du bâtiment, voir une telle quantité stationnée sans être immédiatement mise à la disposition des acheteurs soulève forcément des questions.

Mais une question essentielle reste sans réponse publique :

Ces 50 camions étaient-ils effectivement destinés à l’opération spéciale du ministère, et selon quelles conditions ? C’est une nuance capitale.

Car posséder du ciment n’est pas, en soi, une infraction. Tout dépend de l’origine du stock, du prix auquel il a été acquis, de sa destination contractuelle et des obligations imposées à son détenteur.

C’est précisément sur ce terrain que l’affaire mérite d’être creusée.

Le dispositif de l’État : casser le circuit de la spéculation

Le gouvernement a décidé de reprendre la main sur la commercialisation du ciment.

Pour l’opération lancée début septembre, plus de 20 000 tonnes doivent être mises à la disposition du marché à des prix encadrés : 60 000 FCFA la tonne pour le ciment 32,5 R et 87 500 FCFA pour le 42,5 N.

Mais le gouvernement ne veut plus simplement injecter du ciment à bas prix sur le marché.

Il veut également contrôler qui achète, combien il achète et où le produit est acheminé.

Pièce d’identité, justificatif de terrain ou de construction, contrôle des acheteurs et suivi du transport : tout est conçu pour limiter les achats massifs destinés à alimenter un second marché.

Le ministre affirme avoir identifié, lors d’une précédente opération, des pratiques consistant à utiliser des personnes comme intermédiaires pour acheter du ciment avant de le transférer vers d’autres points de vente et de le revendre plus cher.

Autrement dit : le gouvernement ne veut plus seulement contrôler le prix ; il veut contrôler le circuit.

Et c’est probablement là que se situe le nœud du problème.

Le précédent qui change tout

Pour comprendre la tension actuelle, il faut remonter à 2025.

En mai de cette année-là, le ministère du Commerce avait déjà réuni les acteurs de la filière ciment après des difficultés constatées dans l’application des mesures de réduction des prix.

Le gouvernement dénonçait notamment le non-respect des prix et certains problèmes d’approvisionnement.

Les opérateurs économiques, de leur côté, avaient fait valoir leurs propres contraintes, notamment celles liées aux stocks acquis avant les décisions de baisse des prix.

Le conflit actuel est donc l’aboutissement d’une tension plus ancienne.

L’État veut des prix accessibles. Les commerçants veulent préserver leurs marges et sécuriser leurs investissements. Entre les deux, il y a un marché où chaque camion représente plusieurs millions de francs CFA.

Gagara : partenaire d’hier, adversaire d’aujourd’hui ?

L’un des aspects les plus intrigants de l’affaire est le profil de l’opérateur placé aujourd’hui au centre de la polémique.

Aboubacar Charfo dit Gagara n’est pas un inconnu des circuits économiques nigériens.

Son nom apparaît notamment dans des documents administratifs et dans les archives relatives à des opérations d’approvisionnement en ciment.

En 2025, il avait même été cité parmi les opérateurs ayant contribué à une opération spéciale de vente de ciment subventionné dans la région de Diffa.

Comment expliquer alors que le même opérateur se retrouve aujourd’hui au cœur d’un incident avec le ministre chargé de faire appliquer précisément ce type de politique ?

C’est l’une des questions que le ministère comme l’opérateur devront éclaircir.

Ce que révèle réellement le bras de fer

Il serait trop facile de réduire l’affaire à un affrontement personnel entre un ministre et un commerçant.

Le véritable enjeu est beaucoup plus important.

Depuis la prise de pouvoir de juillet 2023, le discours officiel sur la « refondation » insiste sur le retour de l’État dans les secteurs stratégiques et sur la rupture avec certaines pratiques anciennes.

Le ciment est devenu l’un des terrains où cette ambition se vérifie concrètement.

Car si l’État fixe un prix mais ne contrôle pas les circuits de distribution, le prix officiel reste théorique.

À l’inverse, si l’État veut imposer ses règles sans tenir compte des réalités économiques des opérateurs, il risque de provoquer des tensions d’approvisionnement.

Le véritable test est donc simple : l’État peut-il réguler sans provoquer la pénurie, et les commerçants peuvent-ils défendre leurs intérêts sans contourner les règles ?

L’affaire des « pressions » : une révélation ou une rumeur ?

C’est ici que les réseaux sociaux ont commencé à emballer l’affaire.

Des publications affirment que certains commerçants auraient tenté de faire pression sur le ministre. Certaines vont jusqu’à soutenir qu’Abdoulaye Seydou aurait été menacé de perdre son poste s’il s’attaquait à certains opérateurs.

Mais à ce stade, aucun document officiel ou témoignage indépendant ne permet d’établir l’existence d’une telle menace.

Il faut donc résister à la tentation de transformer une rumeur en scoop.

En revanche, la question mérite d’être posée :

Quels intérêts économiques sont suffisamment importants pour rendre aussi sensible la politique de commercialisation du ciment ?

C’est une question légitime.

Et elle ouvre une piste d’investigation beaucoup plus intéressante que ce qui se lit sur les réseaux sociaux.

CE QUE L’ON SAIT / CE QUE L’ON NE SAIT PAS

CE QUE L’ON SAIT

Le gouvernement a lancé une opération spéciale de commercialisation du ciment à prix encadrés.

Plus de 20 000 tonnes sont annoncées pour l’opération.

Des prix officiels ont été fixés pour les ciments 32,5 R et 42,5 N.

Le dispositif prévoit des contrôles sur les acheteurs et le transport.

Le ministre Abdoulaye Seydou a effectué une tournée de contrôle à Niamey.

Environ 50 camions chargés de ciment se trouvaient sur des sites liés à Aboubacar Charfo dit Gagara.

La vente n’avait pas encore commencé au moment du passage du ministre.

Le ministre a publiquement exprimé son désaccord avec la situation.

Gagara a, par le passé, participé à des opérations d’approvisionnement en ciment.

CE QUE L’ON NE SAIT PAS ENCORE

À qui appartenaient juridiquement les 50 camions et le ciment qu’ils transportaient ?

À quel prix ce ciment avait-il été acquis ?

Était-il destiné à l’opération spéciale du ministère ?

Quelle raison précise avait été donnée par le responsable du point de vente ?

L’opérateur avait-il refusé de vendre ou la vente avait-elle simplement été retardée ?

Existait-il un différend écrit entre le ministère et l’opérateur ?

Une mise en demeure ou un procès-verbal a-t-il été établi ?

Une sanction administrative a-t-elle été prise ?

Gagara a-t-il officiellement contesté les nouvelles règles ?

Existe-t-il des preuves d’un « boycott » organisé ?

Existe-t-il des preuves de pressions ou de menaces contre le ministre ?

Ces questions constituent aujourd’hui le véritable cœur de l’enquête.

COMMENT L’AFFAIRE A PRIS FORME

2025 : le premier avertissement

Le ministère du Commerce intervient déjà sur la question du prix du ciment et rappelle les opérateurs à leurs obligations.

2025 : Gagara participe à une opération publique

L’opérateur est cité parmi les acteurs impliqués dans une opération spéciale de vente de ciment subventionné à Diffa.

Début septembre 2026 : nouveau dispositif

Le gouvernement lance une nouvelle opération spéciale avec plus de 20 000 tonnes et des règles renforcées de contrôle.

3 septembre 2026 : le face-à-face

Le ministre Abdoulaye Seydou effectue une tournée dans plusieurs points de vente de Niamey.

Sur des sites liés à Gagara, environ 50 camions chargés de ciment sont constatés alors que la vente n’a pas encore démarré.

Le ministre demande des explications et exprime publiquement son mécontentement.

Depuis : la bataille des récits

Les réseaux sociaux transforment l’incident en affrontement politique : certains présentent Gagara comme un commerçant refusant de se soumettre à l’État ; d’autres évoquent des pressions exercées sur le ministre.

Mais les preuves permettant de confirmer ces dernières accusations restent à produire.

Ce que le ministère doit désormais prouver

Si le gouvernement veut faire de cette affaire un exemple de la « refondation », il doit aller jusqu’au bout de sa logique.

Il doit publier les règles applicables.

Il doit expliquer précisément le manquement reproché.

Il doit dire quelle procédure a été engagée.

Et, le cas échéant, il doit publier la sanction prise.

Car l’État de droit ne se mesure pas seulement à la capacité d’un ministre à hausser le ton devant des camions de ciment. Il se mesure à la capacité de l’administration à appliquer des règles écrites, transparentes et identiques pour tous.

Et Gagara doit répondre

L’opérateur économique ne peut pas, lui non plus, rester dans le silence si son nom est désormais associé à cette affaire.

Il doit expliquer pourquoi ses camions n’ont pas commencé à vendre.

Il doit préciser l’origine et le statut de son stock.

Il doit dire s’il contestait les nouvelles règles.

Et surtout, il doit répondre à une question simple :

Y’ avait-il un refus de vendre ou un problème d’exécution de l’opération ?

Sa réponse est indispensable pour établir la vérité des faits.

Le véritable enjeu : qui fixe les règles du marché ?

Au-delà de Gagara et d’Abdoulaye Seydou, cette affaire met face à face deux pouvoirs.

D’un côté, le pouvoir réglementaire de l’État.

De l’autre, le pouvoir économique des opérateurs.

Si le commerçant peut bloquer l’application d’une politique publique en immobilisant ses stocks, c’est l’autorité de l’État qui est en cause.

Mais si l’administration peut imposer arbitrairement des règles sans respecter les droits économiques des opérateurs, c’est alors la crédibilité de la régulation publique qui est en jeu.

Dans les deux cas, le citoyen est le juge final.

Parce que celui qui paie le prix de la mauvaise régulation, de la spéculation ou de la pénurie, ce n’est ni le ministre ni le grand commerçant. C’est le consommateur.

L’affaire Gagara pourrait donc devenir beaucoup plus qu’un incident de tournée ministérielle.

Elle peut être le premier véritable test de la promesse de reprise en main de l’économie par l’État.

Et pour savoir qui dit vrai, il ne faudra ni slogans, ni applaudissements, ni publications Facebook. Il faudra des documents, des chiffres, des procès-verbaux, des factures, des contrats et, surtout, les versions contradictoires des deux parties.

La refondation se mesure aux actes. Dans cette affaire, les actes restent encore à documenter.

La Voie du Sahel

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