AES, deux ans après : la souveraineté en bandoulière, l’épreuve du réel en face.

AES, deux ans après : la souveraineté en bandoulière, l’épreuve du réel en face.

Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.

Deux ans après la naissance de la Confédération des États du Sahel (AES), le Burkina Faso, le Mali et le Niger veulent faire de leur alliance un symbole de rupture, de dignité retrouvée et de souveraineté assumée. Le message du capitaine Ibrahim Traoré, prononcé à l’occasion de cet anniversaire, s’inscrit pleinement dans cette grammaire politique de la résistance. Mais au-delà du souffle patriotique et de la rhétorique de la renaissance sahélienne, une question demeure : que vaut réellement le bilan de l’AES au bout de deux ans ?

Entre avancées politiques indéniables, fragilités sécuritaires persistantes, promesses économiques encore floues et pari institutionnel inachevé, l’heure est moins à l’autocélébration qu’à l’examen lucide.Une alliance devenue récit politique.

En deux ans, l’AES a réussi une première prouesse : imposer un récit. Celui de trois États sahéliens qui refusent l’humiliation, rejettent les tutelles extérieures et choisissent de faire bloc face au terrorisme, aux sanctions, aux injonctions diplomatiques et aux pressions médiatiques. Sur ce terrain, la Confédération a incontestablement gagné la bataille des symboles. Elle a donné une forme politique à une colère populaire, à une aspiration à la souveraineté et à une volonté de reprendre la main sur les choix stratégiques.

L’AES a ainsi transformé une alliance sécuritaire née dans l’urgence en un projet politique plus large : défense commune, diplomatie concertée, intégration économique, souveraineté alimentaire, transformation locale des ressources. En cela, elle a déjà marqué l’histoire régionale. Car pour la première fois depuis longtemps, trois États ouest-africains ont décidé de faire sécession du cadre habituel d’intégration régionale pour inventer leur propre voie.

Le vrai acquis : une solidarité politique assumée.Le principal acquis de l’AES n’est pas encore économique, ni même militaire. Il est d’abord politique. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont réussi à afficher une cohésion stratégique dans un moment où chacun aurait pu être isolé, fragilisé ou contraint au repli. Face aux tensions avec la CEDEAO, aux critiques occidentales et aux menaces sécuritaires, l’AES a servi de bouclier diplomatique et de caisse de résonance commune.

Cette solidarité n’est pas anodine. Elle a permis de renforcer la posture internationale des trois pays, de mutualiser leur discours et d’envoyer un message clair : le Sahel central ne veut plus subir, il veut décider. Sur le plan symbolique, c’est puissant. Sur le plan géopolitique, c’est loin d’être négligeable.

Mais sur la sécurité, le verdict reste sévère.C’est ici que le discours se heurte au réel. L’AES est née d’abord pour répondre à l’urgence sécuritaire. Or, deux ans après, le Sahel central reste une zone de guerre. Les attaques terroristes continuent, les civils meurent, des localités restent sous pression, des axes demeurent dangereux, et les armées, malgré leur engagement, peinent encore à reprendre durablement le contrôle de vastes espaces.

Oui, la coopération militaire entre les trois pays s’est renforcée. Oui, le partage de renseignements et la coordination transfrontalière sont des avancées. Mais non, l’AES n’a pas encore produit le basculement stratégique qu’attendent les populations. Le constat est brutal : la confédération existe politiquement plus qu’elle ne change, pour l’instant, le rapport de force militaire sur le terrain.

Autrement dit, l’AES a créé un cadre de réponse ; elle n’a pas encore apporté la réponse décisive.

L’économie : beaucoup de slogans, peu de preuves.Le deuxième grand test de l’AES, c’est l’économie. Souveraineté alimentaire, industrialisation, libre circulation, transformation locale, mise en commun des capacités productives : le programme est ambitieux, cohérent même. Mais il reste pour l’heure largement déclaratif.

Les trois pays partagent les mêmes fragilités : faiblesse de la base industrielle, dépendance aux importations, pression budgétaire, infrastructures insuffisantes, administrations sous tension, accès difficile au financement. Dans ces conditions, bâtir un espace économique intégré ne se décrète pas à coups de discours. Cela exige des routes, de l’énergie, des banques solides, des mécanismes douaniers harmonisés, des investissements massifs et, surtout, de la stabilité.

Or, à ce stade, l’AES peine à montrer des résultats économiques visibles dans la vie quotidienne des populations. Le citoyen sahélien jugera moins la confédération à ses slogans qu’au prix du mil, au coût du transport, à l’accès à l’électricité, à l’emploi des jeunes et à la capacité de l’État à protéger et à nourrir.

Une confédération encore suspendue à ses chefs.Autre limite majeure : l’AES reste fortement incarnée par ses dirigeants, au point de donner parfois l’impression d’un projet porté d’en haut plus que d’une architecture institutionnelle solidement enracinée. Les chefs d’État occupent tout l’espace politique, tandis que les mécanismes confédéraux, eux, restent peu lisibles pour les citoyens.

C’est là une fragilité de fond. Une confédération ne peut pas vivre uniquement de la popularité de ses leaders, de la ferveur militante ou de la dénonciation de l’impérialisme. Elle doit se doter de règles, d’institutions, de mécanismes de contrôle, de politiques publiques communes et de résultats vérifiables. Sans cela, elle risque de rester un puissant symbole… mais un symbole sans profondeur administrative ni assise durable.

Le tournant de vérité.

Au fond, l’AES est aujourd’hui à un carrefour. Elle peut devenir un laboratoire sahélien de refondation politique, de coopération militaire et d’intégration souveraine. Elle peut aussi s’enfermer dans une logique de forteresse rhétorique, héroïque dans le verbe mais limitée dans les faits.

Le message d’Ibrahim Traoré dit une chose essentielle : l’AES veut durer, se consolider et élargir son horizon. Très bien. Mais le temps des proclamations touche à sa limite. Après deux ans, les peuples attendent autre chose que des serments de fidélité à la souveraineté. Ils veulent des routes sûres, des marchés approvisionnés, des écoles ouvertes, des emplois, de l’électricité, des frontières maîtrisées et une paix palpable.

C’est à cette aune que l’AES sera jugée. Non sur la force de ses slogans, mais sur sa capacité à transformer la bravoure politique en résultats concrets. Car une confédération ne se défend pas seulement par les armes ou les discours. Elle se justifie par ce qu’elle change dans la vie des peuples.

La voie du Sahel.

LA VOIE DU SAHEL

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