Le retour des États-Unis au Sahel : Washington prépare-t-il une nouvelle bataille d’influence ?
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
Après avoir quitté le Sahel sur fond de tensions diplomatiques et de revers stratégiques, les États-Unis reviennent par la grande porte. Mais ce retour n’a plus rien à voir avec celui de l’ère Obama. Sous Donald Trump, la démocratie et l’aide au développement cèdent progressivement la place à une logique de puissance : sécurité, minerais stratégiques et rivalité avec la Russie et la Chine. Pour les États sahéliens, cette nouvelle donne est à la fois une opportunité et un piège.
Le Sahel est redevenu un dossier prioritaire à Washington. Deux ans après le retrait des forces américaines du Niger, plusieurs signaux indiquent un réengagement progressif des États-Unis. Les visites diplomatiques se multiplient, les contacts avec les autorités militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) reprennent, tandis que des informations révélées par The Washington Post évoquent même l’hypothèse d’une intervention militaire américaine au Mali contre le JNIM.
Ce changement traduit une profonde évolution de la politique étrangère américaine. L’approche fondée sur la promotion de la démocratie et le financement massif des programmes de développement laisse désormais place à une diplomatie transactionnelle où chaque partenariat doit produire un bénéfice stratégique immédiat.
Le départ des Américains avait laissé un vide rapidement exploité par la Russie. Avec le retrait des bases militaires, la fermeture des programmes de l’USAID et le recul des partenaires européens, Moscou s’est imposé comme le principal partenaire sécuritaire du Mali, du Burkina Faso et du Niger à travers Africa Corps. Pendant cette période, les groupes jihadistes ont considérablement renforcé leurs capacités, au point que le commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM) évoque aujourd’hui un véritable « trou noir du renseignement » dans la région.
Cette dégradation sécuritaire inquiète désormais Washington. Mais la lutte contre le terrorisme n’explique pas, à elle seule, le regain d’intérêt américain.
La nouvelle administration Trump semble agir sous l’influence de plusieurs centres de pouvoir. Les groupes religieux conservateurs continuent de pousser la question de la protection des communautés chrétiennes, comme l’a illustré l’intervention américaine au Nigeria. Les milieux militaires réclament, eux, une restauration des capacités de renseignement perdues depuis le départ du Niger. Enfin, les intérêts économiques accordent une importance croissante aux minerais critiques dont le Sahel regorge et qui sont devenus indispensables à la transition énergétique et aux industries de défense.
Autrement dit, Washington ne revient pas uniquement pour combattre le terrorisme. Il revient aussi pour empêcher la Russie et surtout la Chine de consolider leur influence sur des ressources stratégiques devenues essentielles à la compétition mondiale.
Le Mali apparaît aujourd’hui comme le principal laboratoire de cette nouvelle stratégie. L’éventualité de frappes américaines contre le JNIM illustre les hésitations de l’administration Trump. Une partie de ses conseillers plaide pour une intervention militaire directe tandis que plusieurs spécialistes mettent en garde contre la répétition d’une stratégie qui n’a produit ni victoire française, ni succès russe.
Cette prudence s’explique également par les accusations répétées d’exactions visant les forces maliennes et leurs partenaires russes. Toute coopération militaire américaine devra composer avec ce contexte sensible, sous peine d’exposer Washington à de fortes critiques internationales.
Pour les pays de l’AES, cette recomposition géopolitique constitue un moment décisif. Les dirigeants sahéliens disposent désormais d’une marge de négociation qu’ils n’avaient jamais réellement eue. La concurrence entre Washington, Moscou, Pékin, Ankara ou encore les pays du Golfe leur offre la possibilité de défendre davantage leurs intérêts nationaux.
Encore faut-il éviter de reproduire les erreurs du passé. Les États sahéliens gagneraient à privilégier des partenariats fondés sur le transfert de compétences, le partage du renseignement, la formation des armées nationales et le développement économique plutôt que sur une dépendance militaire permanente.
Le véritable enjeu dépasse désormais la seule lutte antiterroriste. Le Sahel est redevenu l’un des principaux théâtres de la rivalité mondiale entre grandes puissances. Les ressources minières, les corridors énergétiques et la stabilité régionale y sont désormais étroitement liés.
Le retour américain ne doit donc être ni surestimé ni rejeté par principe. Il représente avant tout une nouvelle phase de la compétition internationale. Pour les gouvernements sahéliens, le défi sera de transformer cette rivalité en levier de souveraineté plutôt qu’en nouvelle dépendance. Dans ce grand jeu diplomatique, les États qui sauront négocier avec lucidité et préserver leurs intérêts sortiront renforcés ; les autres risquent de redevenir les simples terrains d’affrontement des ambitions des puissances étrangères.
La voie du Sahel.

