L’Afrique de l’Ouest dans le noir : pourquoi l’indépendance énergétique reste un mirage malgré des richesses immenses ?
Par Abdoulkarim Ousmane Mahamadou.
Des délestages à répétition au Niger, au Nigeria, au Ghana, au Mali, au Burkina Faso , au Bénin, au Togo ou encore au Liberia : partout en Afrique de l’Ouest, les populations vivent au rythme des coupures d’électricité. Les ménages s’éclairent à la bougie, les entreprises ralentissent leurs activités, les hôpitaux fonctionnent sur des groupes électrogènes et les petites unités de production voient leurs coûts exploser.
Le paradoxe est pourtant saisissant. La région regorge de pétrole, de gaz naturel, de charbon, d’uranium, d’un ensoleillement exceptionnel et de nombreux fleuves propices à l’hydroélectricité. Malgré ces atouts considérables, elle demeure l’une des régions les moins électrifiées et les plus dépendantes des importations d’énergie.
Cette situation n’est pas uniquement le résultat d’un manque de ressources. Elle révèle surtout des décennies de sous-investissement, de mauvaise gouvernance, de faibles capacités industrielles et d’une planification énergétique insuffisante. Plusieurs États continuent d’importer une partie importante de leur électricité auprès de leurs voisins. Dès qu’une centrale tombe en panne ou qu’une ligne d’interconnexion est interrompue, des millions de consommateurs se retrouvent plongés dans l’obscurité.
Le cas du Niger illustre parfaitement cette vulnérabilité. Longtemps dépendant de l’électricité importée, le pays a subi de fortes perturbations lorsque les échanges régionaux ont été affectés. Depuis, les autorités accélèrent plusieurs projets de centrales solaires, thermiques et hydroélectriques afin de réduire cette dépendance. Mais ces infrastructures nécessitent des investissements massifs et du temps avant de produire pleinement leurs effets.
Le Nigeria, première puissance pétrolière du continent, souffre lui aussi d’un déficit chronique d’électricité. Malgré ses importantes réserves de pétrole et de gaz, des millions de Nigérians vivent quotidiennement avec des délestages. Les difficultés de transport de l’énergie, les actes de sabotage, le vieillissement des infrastructures et les insuffisances du réseau limitent fortement les capacités de production.
Pourtant, l’Afrique de l’Ouest dispose probablement de l’une des plus grandes réserves d’énergie solaire au monde. Dans plusieurs zones sahéliennes, l’ensoleillement dépasse largement les besoins potentiels des populations. Si cette ressource était pleinement exploitée grâce à des centrales photovoltaïques, des mini-réseaux ruraux et des systèmes de stockage performants, elle pourrait transformer durablement le paysage énergétique régional.
L’hydroélectricité offre également des perspectives importantes grâce aux bassins du Niger, du Sénégal, de la Volta et de nombreux autres cours d’eau. Le gaz naturel, notamment au Nigeria et au Sénégal, constitue également une source de transition capable d’alimenter des centrales modernes tout en accompagnant le développement des énergies renouvelables.
Cependant, les obstacles restent nombreux : faibles financements, coûts élevés des équipements, pertes importantes sur les réseaux de distribution, fraude, manque d’entretien des installations et instabilité politique dans certains pays. À cela s’ajoutent les difficultés de coopération régionale, pourtant indispensables pour construire un véritable marché intégré de l’électricité.
L’indépendance énergétique ne se résumera pas à construire davantage de centrales. Elle suppose également de renforcer les réseaux de transport, de développer le stockage de l’énergie, de former des ingénieurs, de soutenir la recherche locale et d’encourager les investissements privés dans un cadre réglementaire stable et transparent.
Les États de l’Alliance des États du Sahel, comme ceux de la CEDEAO, auront intérêt à considérer l’énergie comme une priorité stratégique au même titre que la sécurité. Une industrie performante, une agriculture modernisée, une économie numérique compétitive ou un système de santé efficace ne peuvent prospérer sans une alimentation électrique fiable.
La véritable indépendance énergétique de l’Afrique de l’Ouest ne dépend donc pas de la découverte de nouvelles ressources. Elles existent déjà. Le véritable défi consiste à les transformer en une énergie accessible, abondante et durable pour les populations. Tant que cette transformation ne sera pas accomplie, les richesses naturelles de la région continueront d’éclairer davantage les marchés internationaux que les foyers africains. C’est là tout le paradoxe d’une région riche en ressources, mais encore trop souvent plongée dans le noir.
La voie du Sahel.

